31 Mars 2014
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L’AMA s’entretient avec Edwin Moses

L’AMA s’est entretenue avec l’Américain Edwin Moses, double médaillé d’or olympique au 400 m haies, suivant sa récente nomination à titre de président du Comité Éducation pour discuter de la lutte contre le dopage et des champs d’intervention qu’il considère les plus fertiles.

 

Vous avez récemment été nommé président du Comité Éducation de l’AMA. Qu’est-ce que cette nomination signifie pour vous et quels objectifs pensez-vous atteindre au cours des prochains mois et des prochaines années?

E. M. : Je milite contre le dopage dans le sport depuis les années 1980. Je me suis toujours prononcé haut et fort contre le dopage, du début de ma carrière jusqu’à aujourd’hui. Dans l’immédiat, mon objectif est d’en apprendre plus sur le Comité Éducation, c’est-à-dire de découvrir les principaux enjeux. Ensuite, je compte tabler sur mon expérience et mon point de vue pour cerner les améliorations souhaitables.

D’abord et avant tout, il faut s’informer sur les aspects politiques, savoir reconnaître les principaux acteurs et, surtout, connaître les sujets qui ont été abordés au cours des dernières années.

 

Quelle est la part de l’éducation dans la sensibilisation des sportifs aux dangers et aux conséquences du dopage?

E. M. : La part de l’éducation est importante. Elle entre en ligne de compte dans chaque cas impliquant un sportif et une substance qu’il ne connaissait pas. Même dans les pays où des programmes d’éducation ont été mis en place, les sportifs doivent faire preuve d’une plus grande diligence. Les sportifs plaident encore trop souvent l’ignorance. Si ce phénomène se produit encore dans certains grands pays, il se produira assurément là où la sensibilisation n’est pas aussi courante.

En 1989-1990, nous avons lancé des programmes d’éducation en collaboration avec le Comité olympique. Nous croyions alors que l’éducation était le premier moyen de défense contre le dopage et que la sensibilisation des sportifs était essentielle. Or, 25 ans plus tard, je suis étonné de voir que nous nous heurtons encore aux mêmes pierres d'achoppement. Les programmes existent, soit, mais les sportifs ne tirent pas parti de l’information qui est mise à leur disposition. Il faut donc trouver un moyen de leur faire comprendre qu’ils sont responsables de s’informer.

 

Vous dites que 25 ans après la mise en place des programmes, nous observons encore des lacunes sur le plan de l’éducation. Nos solutions ne sont-elles pas adéquates ou est-ce un problème qui ne peut être résolu?

E. M. : Les sportifs sont en grande partie responsables du problème. Ceux qui, comme moi, pratiquent un sport comme l’athlétisme, qui ont un revenu considérable, qui sont entourés de physiothérapeutes, de massothérapeutes et d’entraîneurs, et qui ont accès à des appareils électroniques permettant de télécharger instantanément toute l’information disponible, ne peuvent plus plaider l’ignorance. Avant l’ère numérique, la documentation faisait le tour du monde en format papier! Les sportifs doivent être plus responsables parce que la responsabilité objective est l’un des principes fondamentaux du Code.

Pendant ma carrière de sportif, je connaissais les substances que je ne devais pas prendre et ce dont je devais me méfier. En outre, les compléments alimentaires de l’époque n’avaient rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. De nos jours, les sportifs ont accès à divers types de compléments, par exemple des compléments transformés et des compléments en vente libre qui renferment des substances interdites, ce qui n’était pas le cas à l’époque.

 

Est-ce plus difficile pour les sportifs de nos jours en raison du nombre important de compléments alimentaires sur le marché?

E. M. : À mon avis, les sportifs devraient se contenter de dire « non » plutôt que de chercher à connaître le contenu de chaque complément. Dans le doute, mieux vaut s’abstenir que de plaider l’ignorance.

 

D’où vous vient cet intérêt pour la lutte contre le dopage? La culture antidopage vous a-t-elle été transmise dès le départ?

E. M. : Lors des Jeux olympiques de 1976, ici à Montréal, j’ai observé des sportives qui ressemblaient davantage à des hommes qu’à des femmes. La barbe, la moustache, la grosse voix… je n’avais jamais rien vu de tel. L’équipe américaine, particulièrement l’équipe féminine, a été complètement écartée de ces Jeux. Elle n’était pas de taille. C’est à ce moment-là qu’on a compris qu’en prenant certaines substances, on pouvait gagner. Il fallait agir.

J’ai eu de la chance. Je suis le seul homme américain à avoir remporté une médaille d’or dans une épreuve individuelle d’athlétisme à Montréal. De nos jours, il est impensable que les États-Unis ne remportent qu’une seule médaille d’or aux épreuves d’athlétisme. De 1976 au début des années 1980, la situation a évolué : les sportifs ont été de plus en plus nombreux à se doper. Le dopage était devenu un fait notoire. Les sportifs parlaient de ceux qui prenaient des substances et de l’effet qu’elles avaient sur leur performance. Moi, j’ai toujours été contre. Je crois que nous devons nous assurer qu’aucun jeune ne commence à prendre des substances interdites, qu’il s’agisse de stéroïdes anabolisants, d’hormones de croissance ou autre, dans l’espoir de se rendre aux Jeux olympiques ou de faire partie d’une équipe internationale. Pour moi, le dopage c’est tout simplement mal.

 

Quel a été votre rôle dans l’évolution de la lutte contre le dopage au fil des ans?

E. M. : Après le scandale Ben Johnson en 1988, un groupe d’au moins six ou sept sportifs pratiquant l’athlétisme aux États-Unis a commencé à élaborer des programmes de contrôle hors compétition. À l’époque, il n’existait qu’un autre programme de ce type dans le monde, en Allemagne, je crois. Quoi qu’il en soit, nous sommes partis de zéro. À titre de sportifs, nous avons obtenu l’autorisation de lancer notre programme au sein d’une organisation appelée The Athletic Congress, ou TAC. En 1989 ou en 1990, nous avons élaboré, mis en œuvre, financé et exploité le premier programme de contrôle hors compétition notable. Ce programme a ensuite été adopté par le Comité olympique américain et par 12 autres fédérations. J’étais président du comité qui a créé le programme pour l’athlétisme, ce qui a joué un rôle dans ma nomination à titre de président du comité sur la dépendance, la recherche et l’éducation du Comité olympique américain. En cas de dopage, nous nous chargions de la recherche, de l’éducation et du contrôle en embauchant les agents de contrôle du dopage et en gérant l’ensemble du processus. Voilà comment ma carrière dans la lutte contre le dopage a commencé.

 

Pensez-vous que nous avons fait beaucoup de chemin dans la lutte contre le dopage?

E. M. : Le contexte nous a permis d’entrevoir la nécessité d’une organisation comme l’AMA. Plus précisément, quand j’étais président du comité sur la dépendance, la recherche et l’éducation du Comité olympique américain, nous avions un groupe formé des six fédérations principales (les « Big Six »), de leurs directeurs exécutifs, des membres de leurs comités, de médecins, d’éthiciens et d’intervenants externes. La politique de même que les difficultés liées au marketing et au maintien de l’ordre dans chaque sport étaient les obstacles à surmonter. À l’époque, nous avions déjà soulevé, surtout dans nos discussions avec le docteur Donald Catlin, la nécessité de créer une agence complètement autonome qui ferait le même travail que nous. Ces discussions ont eu lieu pendant la période comprise entre la fin des années 1980 et le début des années 1990. En 1982-1983, je me rendais dans des laboratoires aux quatre coins de la planète pour ensuite faire part de mes observations au docteur Donike, en Allemagne. Tout au long de ma carrière, je me suis prononcé contre le dopage, ce qui ne m’a pas valu une très bonne cote de popularité puisque beaucoup de sportifs se dopaient!

 

Pensez-vous que de nos jours les sportifs se prononcent plus contre le dopage que dans les années 1970 et 1980?

E. M. : Je crois qu’il est encore difficile pour les sportifs de se prononcer contre le dopage. Certains sports ont une culture du dopage qu’on ne dénonce qu’en risquant l’exclusion. C’est comme être témoin d’un crime : personne ne veut témoigner et être impliqué. Il est plus facile de se taire, même si on sait très bien ce qui se passe.

 

Pourquoi y a-t-il encore des sportifs qui optent pour le dopage?

E. M. : Contrairement à ce que nous croyions au départ, ce n’est pas seulement l’appât du gain qui les motive. En effet, il y a également la gloire. Il suffit d’arriver premier lors de quelques grandes compétitions pour que les commandites affluent, pour accaparer les médias sociaux et développer très rapidement sa propre marque. C’est l’égo du sportif et le mode de vie auquel sa réussite lui donne accès qui le motivent. Les gagnants ont leur propre entourage, ils voyagent et accèdent au rang des célébrités. C’est un peu comme s’ils étaient la vedette de leur propre émission de téléréalité! Tous ces avantages peuvent être très attirants, surtout lorsqu’on considère que la substance ou la méthode utilisée est sans danger et qu’elle aura un effet décisif sur le résultat de la compétition. À mon avis, la lutte contre le dopage ne vise pas tant la punition des coupables que le maintien de la crédibilité du sport. En l’absence d’incitatifs naturels, il faut parfois protéger les sportifs et le sport lui-même contre ses propres faiblesses.

Le conflit d’intérêts est intrinsèque : les sportifs ont besoin des fédérations, et les fédérations ont besoin des sportifs. L’appât du gain balaiera certains principes éthiques sous le tapis si le groupe n’est pas dirigé par une tête forte ou du moins par quelqu’un qui place l’intégrité du sport au-dessus de la réputation d’un seul sportif ou d’une seule fédération.