21 Février 2013
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L’esprit sportif et la politique antidopage : un idéal à défendre

Le professeur M.J. McNamee de l’Université de Swansea (R.-U.) affirme que l’esprit sportif est une composante majeure de la lutte contre le dopage dans le sport.

Ces dernières années, lors de conférences sur le dopage et l’antidopage, on a entendu certaines critiques à propos de l’esprit sportif, une des notions au cœur même de la politique antidopage.

Ces discussions portent essentiellement sur deux points : la définition de l'esprit sportif et son rôle dans la politique antidopage. Les répliques les plus courantes sont que le concept est trop vague et n’a pas d’impact sur la politique antidopage.

Dans ce court essai, je souhaite démontrer en quoi ces deux énoncés manquent de justesse et de fondement, et pourquoi il vaut la peine de défendre la notion d’esprit sportif et de la maintenir au cœur du Code mondial antidopage.

En quoi le manque de justesse s’avère-t-il un problème? Les revues philosophiques ont largement traité du flou conceptuel de sorte qu’il n’est pas question de passer en revue systématiquement l’abondante littérature sur ce thème. Prenons en compte seulement quelques perceptions familières pour voir en quoi le flou peut être problématique.

Quand survient l’aube? Est-ce au moment où la pénombre de la lumière atteint l’horizon? Lorsqu’on aperçoit le contour du soleil? Ou lorsque tout le globe solaire est visible? Supposons qu’on écarte la dernière option. Pouvons-nous affirmer de manière catégorique laquelle des deux premières constitue la bonne réponse? Les deux sont tout aussi plausibles l’une que l’autre.

Le choix est donc dans une certaine mesure arbitraire; toutefois, nous devons parvenir à nous entendre sur notre façon de juger la chose. Prenons un exemple encore plus courant : le spectre chromatique. Sur le spectre, à quel moment le jaune devient-il ocre? Ou l’orange devient-il rouge? À cet égard, rien n’est suffisamment précis pour nous permettre de nous prononcer sans équivoque sur la bonne réponse.

Cela veut-il dire qu’il n’y a pas de réponse juste? Non. Ou que nous devrions éviter toute affirmation concernant les couleurs? À nouveau, non. Il n’en demeure pas moins que nous devons nous entendre au niveau de nos opinions pour être en mesure de les concrétiser dans des actions. C’est d’ailleurs ce que nous faisons continuellement. Quand nous voulons peindre une pièce de la maison, nous allons au magasin, choisissons des cartes de couleurs de différentes marques de peinture, regardons leur nom, les comparons, etc. Au bout du compte, nous prenons une décision en tenant compte de l’agencement avec le mobilier, du contraste avec les rideaux, de la réflexion de la lumière, et ainsi de suite.

Quel est le lien avec les critiques sur la notion d’esprit sportif et son importance dans l’antidopage?

Premièrement, le flou conceptuel n’a rien d’exceptionnel en soi; nous y sommes confrontés au quotidien. Nous devons toutefois considérer les besoins auxquels ce concept vient répondre et les préciser.

Cet exercice jusqu’à présent n’a pas été effectué de façon suffisamment claire. Mais, il est d’autant plus pertinent au moment où l’AMA entreprend les phases de consultation sur le Code 2015. J’expliquerai ci-après comment on peut en quelque sorte améliorer les choses.

Deuxièmement, quand les gens affirment que la signification de lesprit sportif est purement subjective, ils ont tout simplement tort. On ne peut pas ignorer le fait que ce concept ouvre la porte à diverses interprétations, donc qu’il suscite de véritables discussions et en déduire que chaque personne en a sa propre définition qui est tout aussi valable que celle d’autrui.

Le philosophe Ludwig Wittgenstein a démoli au siècle dernier ce point de vue. En premier lieu, il a déclaré que nous ne pouvions pas considérer le langage et le sens comme un phénomène privé, car les deux sont assujettis à des règles sociales justifiées. Si chacun inventait ses propres significations, comment pourrions-nous communiquer intelligemment les uns avec les autres?

Le deuxième aspect à considérer, selon ce même philosophe, est le suivant : les concepts n’ont pas besoin d’avoir « d’essence ». Les mots tels jeux, sport, éducation, etc., possèdent plusieurs significations qui se superposent. Ils n’ont pas une « unicité » permettant de statuer qu’il s’agit de « la véritable » signification. Ceci est vrai de l’esprit sportif, tout comme de l’ensemble de nos langages naturels. Certains discours scientifiques contournent le problème en élaborant simplement une définition du genre « pour les besoins de cette étude, nous prendrons X pour indiquer Y ou Z ». Il en résulte un autre problème : il est parfois difficile de comparer des études scientifiques en raison de la définition accolée au phénomène étudié. Mais, la « contestabilité » d’un concept n’est pas tributaire du sens que lui donne l’utilisateur en fonction de sa langue ou de sa culture. Cette dimension est particulièrement significative pour la politique antidopage.

Trois arguments aideront le personnel antidopage à répondre aux éventuelles critiques en montrant qu’elles ne sont pas justifiées. On peut tergiverser sur l’esprit sportif, dire que c’est une idée qui s’interprète de plusieurs façons (tout comme la notion même du « sport »). En d’autres mots, c’est affirmer à propos de « l’esprit sportif » que les valeurs ou critères énumérés par l’AMA ne définissent tout simplement pas le concept.

Qu’en est-il? Le Code liste les éléments suivants : santé, excellence dans la performance, épanouissement de la personnalité et éducation, divertissement et joie, travail d’équipe, dévouement et engagement, respect des règles et des lois, respect de soi et des autres participants, courage, esprit de groupe et solidarité.

Voici donc le premier argument pour rétorquer : le Code prévoit ce qui caractérise l’esprit sportif. Il s’agit, selon moi, d'une différence conceptuelle importante et non simplement d’un jeu de mots. Pourquoi? Parce qu’intentionnellement ou non, le Code ne prétend pas définir l’esprit sportif. Il en offre une description plus souple : une caractérisation.

Deuxièmement, les détracteurs critiquent le fait que l’on observe dans le sport des valeurs contraires à celles énumérées dans le Code (du moins quelques-unes d’entre elles) : maladies et blessures, tricherie et irrespect, lâcheté, égoïsme, etc. Bien entendu, il n’est pas nécessaire d’être sociologue ou psychologue du sport pour reconnaître que ces valeurs négatives et ces vices sont présents partout dans le sport, au même titre que leurs contraires.

C’est donc dire que les sports portent tant les vices que les vertus des hommes et, bien qu’ils comportent des avantages, il y a des risques associés à la pratique d’un sport. Ce sont des activités humaines et l’on doit convenir que les hommes sont à la fois bons et mauvais. On retrouve ces mêmes vices et valeurs négatives dans les arts, l'éducation, la finance, la politique et autres domaines. Avouons qu’une telle réplique n’est pas très convaincante.

Le troisième argument à faire valoir est une mauvaise compréhension de la fonction réelle ou du rôle de l’esprit sportif.

À mon avis, cette notion est à aborder non pas au premier niveau, c’est-à-dire sous la forme descriptive du sport, mais plutôt comme un idéal. En considérant  l’esprit sportif comme tel, nous serons sans doute confrontés à une autre difficulté, soit l’hétérogénéité omniprésente dans les sports. C’est un fait qu’ils se pratiquent de façon différente partout dans le monde.

Quoi qu’il en soit, les valeurs et les vertus mentionnées dans le Code caractérisent le sport à son meilleur, ce que nous devons chercher à atteindre. Ces valeurs positives définissent les sports à leur meilleur depuis leur redécouverte et leur institutionnalisation au 19e siècle.

Bref, c’est en grande partie ce pour quoi l’antidopage existe : défendre un idéal. Je parle d’un idéal dont on pourra être fier, qui pourra être un vrai vecteur éducatif et constituer une véritable force sociale dans le monde.

Voilà pourquoi l’esprit sportif est en soi un idéal qu’il vaut la peine de défendre et qui mérite de demeurer au cœur de la politique antidopage.